Ce n’est qu’un au revoir
L’occupation allemande des îles Anglo-Normandes, entre 1940 et 1945, a fortement contribué à façonner le paysage et la population de Guernesey. Pour la génération actuelle, c’est une période de l’histoire qui est peut-être teintée d’une certaine nostalgie, mais la réalité pour ceux qui vécurent pendant ces années fut rude, tout particulièrement pour les quatre mille écoliers qui furent évacués.
Alors que la blitzkrieg allemande déferlait sur la France en 1940, les habitants de Guernesey ont commencé à réaliser que la guerre allait peut-être finir par atteindre leurs côtes. Ils espéraient que les forces de l’Axe ignoreraient les îles lors de leur tentative d’invasion de l’Angleterre, mais ce ne fut toutefois pas le cas et les beaux jours de mer, soleil et liberté ne tardèrent pas à s’achever brusquement.
L’évacuation
Le 19 juin, les îles furent officiellement démilitarisées et abandonnées à l’ennemi par le gouvernement britannique. Alors que des nuages de fumée noire s’élevaient à proximité des côtes françaises, la une du journal Evening Press de ce mercredi annonçait « Évacuation des enfants ». Les parents furent informés qu’ils devaient inscrire leurs enfants le soir même et se rendre au port à 8h00 le lendemain matin avec leurs enfants et leurs bagages, prêts à partir. Les mères des enfants de moins de cinq ans furent autorisées à les accompagner, mais ceux qui étaient en âge scolaire allaient voyager avec leur groupe scolaire et seules quelques mères avaient été invitées à les accompagner pour aider.
L’évacuation des enfants était en fait volontaire mais ceci n’avait pas été bien expliqué pour commencer et de nombreux parents crurent qu’elle était obligatoire. Pendant les heures de panique et de chaos qui suivirent, les familles durent prendre des décisions déchirantes quant à savoir qui allait être déraciné de son île natale et qui allait rester à la merci de l’armée allemande.
Ce fut le rôle des directeurs et des enseignants des écoles de l’île d’informer les parents de ce qui se passait et de ce qu’ils avaient le droit d’emporter dans les bagages de leurs enfants. Ce qu’ils ne savaient alors pas, c’est qu’ils allaient avoir la charge de ces enfants pendant les cinq années d’exil qui suivirent.
Dans les registres de l’école primaire Notre Dame du Rosaire, la directrice Mlle M. Gautier fit les commentaires suivants dans les jours et les heures qui précédèrent l’évacuation :
17 juin 1940
La guerre se rapproche. Nous avons entendu des
coups de feu près de Cherbourg, hier et aujourd’hui.
Les enfants sont restés calmes.
18 juin
Discussion sur l’évacuation possible des écoles. On nous a demandé de dresser une liste complète de tous les enfants. Si l’évacuation se fait, ce ne sera pas avant
le week-end.
19 juin
L’évacuation doit se faire immédiatement. Avis publié dans le journal. Enregistrement des enfants dans la soirée. Notre école sera à White Rock à 9h00. Le détail des vêtements et de la nourriture a été communiqué avec l’avis.
21h 30
Venons d’apprendre que nous devons informer les enfants que nous partirons de Vauvert à 4h00 demain matin.
Au total, dix-sept mille habitants quittèrent Guernesey (près de la moitié de la population) et firent la traversée jusqu’à Weymouth. Pour nombre d’entre eux, c’était la première fois qu’ils quittaient l’île et les larmes étaient par conséquent mélangées à une certaine excitation. Les jeunes enfants, en particulier, pensaient qu’ils partaient en excursion et ne comprenaient pas qu’il s’écoulerait peut-être des années avant leur retour au pays.
À leur arrivée en Angleterre, après un examen médical superficiel, les réfugiés montèrent à bord de trains en direction du nord. Une fois de plus, il y avait beaucoup d’excitation chez les enfants, qui n’avaient vu de locomotives à vapeur que dans les livres et qui n’avaient jamais imaginé que les vaches pouvaient être d’une autre couleur que marron ou que la mer ne serait pas visible du haut de la colline suivante.
Un choc culturel
Les trains traversèrent lentement Bath, Worcester, Stockport, Burnley, jusqu’à Glasgow, et déposèrent des groupes tout au long du chemin. Après l’animation et la belle campagne du bailliage de Guernesey, le nord gris et industriel dut être un gros choc culturel pour ces voyageurs fatigués. Joyce Grut se trouvait parmi eux. Elle avait sept ans et avait fait le voyage avec sa mère, l’une des assistantes. Leur petit groupe de réfugiés avait débarqué à Stockport. Ils avaient été emmenés dans un grand hall où ils restèrent en masse jusqu’à ce qu’ils soient affectés à des familles locales. Les années qui suivirent allaient mener Joyce d’un extrême à l’autre et lui donner une enfance fragmentée qui miroite celle de tant d’autres de ses contemporains.
Peu de temps après son arrivée à Stockport, Madame Grut fut embauchée comme femme de ménage par un instituteur du coin, mais sans Joyce, qui finit par être placée chez un couple fantastique, Harry et Jesse Shuttleworth. Pendant les quatre années suivantes, elle vécut dans un confort relatif et fut élevée avec beaucoup de tendresse et d’affection par ses parents de substitution.
Toutefois, Madame Grut voulait absolument que sa fille soit avant tout une fille de Guernesey alors, quand Joyce eut 11 ans, sa mère l’envoya dans un lycée à Rochdale pour qu’elle y soit éduquée avec le petit contingent de Guernesey qui s’y trouvait. Les mois suivants s’avérèrent être les plus durs de tous car elle fut placée chez une serveuse de bar et son enfant, dans l’un des pires quartiers de la ville.
Le jour de la libération
Alors qu’elle partageait le lit de la petite fille dont elle devait s’occuper, Joyce se souvient de l’eau qui ruisselait le long des murs puis sur elles. Chaque soir, leur souper consistait en pain et confiture alors il n’est pas étonnant que sous peu, elle tomba très malade. Quand sa mère finit par découvrir son sort, elle la soigna jusqu’à son rétablissement, plusieurs mois plus tard. Vers la fin de la guerre, Joyce fut envoyée chez un boulanger de Rochdale Road où, en dépit d’avoir à travailler dans les cuisines et le magasin, elle fut bien traitée par la famille. C’est là qu’elle allait entendre le discours inoubliable de Churchill : « Et nos chères îles Anglo-Normandes seront également libérées aujourd’hui. »
Dans les semaines qui suivirent la libération, la plupart des évacués de Guernesey rentrèrent chez eux. La vue du port de Saint Peter Port baigné par la lumière matinale dut leur être si agréable, mais après avoir établi leur vie en Angleterre, ils étaient aussi ambivalents quant à leur retour au pays. Les enfants furent réunis avec leurs parents et leurs frères et sœurs, en dépit d’être pratiquement méconnaissables non seulement à cause de leurs nouvelles manières mais aussi de leur façon de parler et de leur accent du nord. Nombre des personnes de la plus ancienne génération ne parlaient que le Patois (le français de Guernesey), ce qui dut compliquer encore davantage le rapatriement. Malheureusement, certaines familles ne parvinrent pas à retisser leurs liens d’autrefois et pour eux, la vie n’allait plus jamais être la même.
La famille de Joyce fut finalement réunie et elle se souvient que ses parents vécurent une sorte de seconde lune de miel lorsqu’ils reprirent la vie de couple. Elle reprit l’école, cette fois dans le secondaire. Elle avait douze ans et la vie ne tarda pas à reprendre son rythme.
L’école primaire Notre Dame rouvrit ses portes pour une nouvelle année scolaire en septembre 1945 et la directrice, E.M. Meagher, nota les commentaires suivants dans le journal de l’école:
17 septembre 1945
L’école a rouvert ses portes aujourd’hui, dans des circonstances très différentes de celles de notre dernière séance, en juin 1940… De juin 1940 à juillet 1945, l’école a continué de fonctionner en une seule et même unité à Tottington, près de Bury, dans le Lancashire.
En dépit des difficultés qui ont résulté de la guerre, du manque de
matériaux, d’espace et d’équipement, Mademoiselle Gautier est parvenue à maintenir un niveau de travail élevé pour ses écoliers.
Elle les a gardés ensemble ; leur santé et leur bien-être général étaient sa principale inquiétude. Elle a pu retourner à Guernesey avec tous ses élèves en très bonne santé et sans avoir perdu un seul enfant.